Mindhunter : Dans la tête des tueurs

Reviews Mindhunter : Dans la tête des tueurs

Parmi la pléthore de productions lancées par Netflix ces deux dernières années, peu de séries sont parvenues à trouver une voix singulière (voir une voie tout court quand on prend en considération les annulations récentes…) leurs permettant de s’offrir une place de choix dans l’esprit des abonnés au géant du service de streaming américain. S’il est trop tôt pour dire que Mindhunter fait partie de ses titres qui ont su se faire une petite place au soleil, force est de constater que le show de Joe Penhall et David Fincher a marqué les esprits de bon nombre de spectateurs en jouant avec les attentes liées à la formule bien établie des séries policières. Adapté du livre Mindhunter: Inside the FBI’s Elite Serial Killer Crime Unit de John E. Douglas et Mark Olshaker, la série raconte, en surface, l’histoire d’une équipe du FBI s’attelant à comprendre et catégoriser les comportements des plus célèbres serial killers américains. Le show de Netflix nous entraine alors dans l’épopée des agents fédéraux à l’origine des méthodes de profilage bien connues aujourd’hui pour tout spectateur ayant un jour posé les yeux sur une série procédurale. Pour ce faire, les créateurs de Mindhunter mettent un point d’honneur à approcher leur sujet de façon réaliste, documentée et sans fard.

C’est d’ailleurs ce point qui frappe dès les premiers épisodes. La série ne tombe jamais dans le sensationnalisme et embrasse, au contraire, son sujet avec une précision quasi chirurgicale dans la représentation de l’univers qu’elle dépeint. Néanmoins, Mindhunter n’est pas une série froide qui cherche à approcher son sujet d’un point de vue uniquement académique. Le show de Joe Penhall se permet, heureusement, de faire avancer la caractérisation de ses personnages centraux. Même si Mindhunter demeure assez classique dans son point de départ et utilise des ressorts narratifs bien connus du genre (le contraste entre les personnalités de ses deux agents qui vont apprendre à travailler ensemble, la bureaucratie et la hiérarchie comme frein à la progression des objectifs des personnages…), l’écriture va bien au-delà de ce que les séries policières les plus mainstream nous offrent généralement. Même au détour de quelques scènes qui peuvent d’abord paraitre superficielles, certains passages entre Holden et sa copine Debbie par exemple, tout ce qui nous est montré est au service des personnages et des enjeux et sert à apporter de la chair à ce qui pourrait être vu, au départ, comme des archétypes bien carrés. A la vision de la série, il ressort alors un équilibre miraculeux entre l’approche précise de l’aspect historique du show, à savoir les prémisses du profilage des criminels, et l’aspect drama qui se nourrit des conflits intérieurs des personnages. Un équilibre qui trouve sa source dans la façon dont Penhall et ses scénaristes choisissent de présenter l’oeuvre. Avec son rythme lent qui sert son sujet en s’attardant sur les entretiens avec les serial killers et qui refuse toute excentricité malvenue en nous faisant pénétrer petit à petit dans l’univers des personnages pour mettre en avant les conflits intérieurs et moraux qui les habitent, Mindhunter laisse le spectateur se perdre dans cet environnement obsédant. Le tout sans jamais céder aux sirènes du voyeurisme et de la facilité dans le traitement de son propos.

Au rang des réjouissances, difficile aussi d’ignorer les performances d’acteurs qui portent le projet. La série bénéficie d’un casting parfait à la hauteur de ses qualités d’écriture. Que ce soit la façon dont Jonathan Groff nous montre un homme à la psyché qui s’effrite lentement mais sûrement dans le rôle de Holden Ford, de la présence charismatique et physique de Holt McCallany ou de la prestation pleine de retenue et de finesse de Anna Torv, les trois acteurs principaux se fondent dans l’atmosphère du show avec talent. Que dire aussi des interprètes qui habitent les différents serial killers, à commencer par le glaçant Cameron Britton dans le rôle de Ed Kemper qui parvient à imposer chacune des scènes dans lesquelles il apparait comme de grands moments de tension avec un jeu à l’économie de moyens. De plus, la série est servie par une production sobre et maitrisée visuellement. Une production qui s’autorise tout de même quelques coups d’éclats en terme de montage pour dynamiser certaines séquences ou tout simplement en ce qui concerne la mise en scène pure mais ce n’est pas une surprise avec David Fincher derrière la caméra pour quatre des dix épisodes de cette première saison. Des épisodes dans lesquels le réalisateur de Zodiac prouve à nouveau tout son talent pour créer du sens visuellement et impliquer le spectateur dans de simples scènes de dialogues ou pour faire monter la pression jusqu’au point de non retour avec une direction d’acteur et une mise en scène irréprochable. Dans ce sens, les quinze dernières minutes de la saison sont brillantes et fonctionnent aussi bien d’un point de vue purement viscéral alors que Fincher nous faire ressentir la perte de repères de son personnage principal, mais aussi au niveau narratif en faisant le lien avec tous les événements qui ont amenés le personnage jusque-là.

Si Mindhunter est une série maitrisée de bout en bout, elle puise son vrai pouvoir de fascination dans son contexte. Les années 70. Le Summer of Love est désormais très loin derrière, la débâcle du Vietnam n’est toujours pas digérée, l’affaire du Watergate a fait sombrer les Etats-Unis dans la paranoïa et le pays tout entier semble plongé dans un environnement chaotique. C’est à partir de là que de nombreux crimes semblent commis sans aucune logique alors que le nihilisme est dans l’air du temps. Comme le dit d’ailleurs un personnage de la série, et je paraphrase ici : les gouvernements sont généralement vu comme des figures d’autorités et si ces figures d’autorités ne remplissent plus leur rôle alors tout s’écroule autour et les mauvaises graines laissent libre cours à leurs pulsions. Avec ce contexte fort, présent partout en toile de fond, Mindhunter ne se contente pas de retranscrire le parfum d’une époque mais se montre, au contraire, être une série assez intelligente pour tracer de nombreux parallèles entre cette époque et la nôtre. Ainsi, le show de Netflix apparait à la fois universel dans son traitement, car c’est le genre d’histoire qui fascinera toujours les spectateurs, et bien dans l’air du temps. En effet, aujourd’hui et à l’heure où de nombreux gouvernements à travers le monde ne parviennent plus à communiquer avec leurs citoyens et où le chaos semble s’installer mais aussi au moment où le sexisme sociétal explose à nouveau au grand jour -le mal larvé derrière tous les actes des psychopathes de la série mais aussi larvé à tous les niveaux de la société si on regarde l’évolution de Holden Ford et de sa relation avec sa copine semble nous dire la série- le show de Penhall et Fincher sait appuyer là où ça fait mal et se montre très à propos pour notre époque.

Enfin, en revenant aux sources historiques de ce qui a mené à la création d’un nombre incalculable de drames procéduraux modernes, Mindhunter se permet de réinventer, à son rythme, la formule et de changer ce que l’on est en droit d’attendre du genre. Le show s’attache à rester sur le côté cérébral et sur l’exploration de son sujet avec un travail de fond plutôt que de sombrer dans le déviant en exploitant des situations qui pourraient flatter les bas instincts des spectateurs. A cet effet, au cours des dix épisodes de cette première saison, aucun meurtre ne sera montré à l’écran mais la violence reste suggérée en permanence grâce à une écriture de qualité. La série se permet aussi, sans se montrer frustrante, de mettre en place la seconde saison avec beaucoup d’intelligence. D’abord parce qu’il est évidemment difficile de résister à l’envie d’en savoir plus sur le destin des personnages principaux et notamment de Holden Ford. Ensuite, parce qu’au début de chaque épisode, le show attise notre curiosité avec de courtes séquences mettant en scène un personnage encore mystérieux mais dont les actions appuient le propos de chaque chapitre de la série pour nous mener méthodiquement vers la suite qui devrait se concentrer sur ce point en guise de fil rouge. En tout cas en partie car la deuxième saison, déjà confirmée par Netflix, aura également pour intrigue l’enquête autour des meurtres d’enfants ayant eu lieu à Atlanta à la fin des années 70.

Pleine d’assurance, sans pour autant se perdre dans des effets d’écriture ou de mise en scène ostentatoires, cette première saison de Mindhunter s’affirme comme une réussite à tous les niveaux. Une réussite qui laisse le spectateur avec l’impression d’être entre de bonnes mains à tout moment. Il n’y a alors qu’à se laisser porter par le rythme lancinant qui fait de la série un objet aussi obsédant pour le spectateur que le sont les criminels pour les agents du FBI. Au final, Mindhunter est une série sombre et, il est vrai, parfois austère à l’image du lieu dans lequel les agents sont forcés de travailler. Une série qui dévoile ses forces lentement et de façon méthodique. Pourtant, dès les premières minutes il s’en dégage un pouvoir de fascination qui ne faiblit jamais au cours de cette première saison qui guide le spectateur vers des questionnements moraux encore très prégnants à notre époque. Pour une première saison, voilà bien un coup de maître.

Articles récents

Sneak Peek #1 : Final Fantasy XVI

La licence Final Fantasy est de retour avec un nouvel opus. Square Enix a profité du showcase de la Playstation 5 pour...

La Petite Russie : En route pour Guyenne

« Le bois. Ça a jamais été mon fort. Mais bon. C’est ça qui va me mener à avoir ma terre. Faque je...

SpeedRun #1 : Ronin Island

Après l’événement « Le Grand Vent », une catastrophe qui dévasta la Chine, le Japon et la Corée,...

La Select’ Février 2019 : True Detective, Descender, Anthem…

Découvrir le Podcast La Select’ de février 2019 est disponible, au...

Aposimz la planète des marionnettes : Tome 1

“Aposimz, une aventure sombre et intrigante de Tsutomu Nihei, le créateur de Blame! et Knights of Sidonia. Un manga que l’on...

2nd Runner #2 : Alita Battle Angel

“Notre deuxième podcast 2nd Runner est consacré à l’adaptation au cinéma de Gunnm, l’oeuvre populaire de Yukito Kishiro.”
Rémi Zackarius
Robot programmé pour regarder ou lire tout ce qui lui passe sous la main ayant développé une obsession malsaine pour Dark Souls.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici