Si vous trainez sur 2ndRun depuis le début, notre fascination pour l’étrange vous est sûrement familière (ce n’est pas pour rien que nous vouons un culte à Yoko Taro ici). Ainsi, pour bien faire les choses, le moment est venu de lancer la première chronique officielle du site qui va se concentrer exclusivement sur les oeuvres étranges et qui sortent des sentiers battus que ce soit à l’écran ou sur papier.

« When I first started I thought that drawing comics was therapeutic. That by working through these issues it would somehow help me understand myself » – Daniel Clowes

« I had this notion of not editing myself, just putting whatever sick thoughts I had down on paper, and if I had something that seemed really uncomfortable or unpleasant, my goal was to always go in that direction. » – Daniel Clowes

« This people are real sickos… » – Clay Loudermilk, Like a Velvet Glove Cast in Iron

Pour débuter en beauté, vous me permettrez bien de lancer ce premier Weird Corner avec un favori qui restera à jamais au sommet de mes étagères : Daniel Clowes. La place occupée par Clowes dans le monde du comics américain est étrange en elle-même. Considéré, à raison, comme une légende du médium, il est pourtant loin d’avoir le même statut que les auteurs « stars » aux yeux de la vaste majorités des lecteurs de bandes dessinées. C’est certainement dû à la façon dont il mène sa barque depuis maintenant 30 ans en restant à la marge de l’industrie. Des personnages en marge, il en est grandement question au sein de son oeuvre. Clowes s’intéresse aux losers solitaires, à ceux qui ne sont à leur place nul part et/ou qui chérissent leur indépendance au point de devenir des parias. L’indépendance, voilà bien l’autre terme qui ne peut être ignoré quand on parle de l’artiste originaire de Chicago. Une volonté d’indépendance qui va le pousser à considérer la fin de sa carrière, très tôt, au milieu des années 80, après l’échec de son comics de détective Lloyd Llewellyn.

Un échec dû, en partie, à son incapacité de se fondre dans le moule de l’industrie. N’ayant plus grand chose à perdre après ça, Clowes lancera finalement le comics qui lui permettra de mettre le pied sur la première marche d’un escalier qui le guidera petit à petit au sommet de ce qui se fait en matière de bande dessinée américaine : Eightball. Pensé comme une réelle alternative aux comics de l’époque, qui s’enfoncent dans la médiocrité selon lui (et selon beaucoup de gens en fait), Eightball est une anthologie dans laquelle Clowes s’est tout permis pendant environ 15 ans sans se soucier de la portée commerciale de ses histoires.

Pour bien appuyer sur le côté underground de la chose, Fantagraphics a d’ailleurs pendant longtemps distribué l’objet, non pas uniquement dans les comics shops de façon traditionnelles, mais aussi dans les magasins de disques spécialisés ainsi que dans d’autres lieux consacrés à la contre-culture américaine.

Eightball donc. Ce nom ne vous évoque peut-être pas grand chose mais si vous êtes lecteur de comics, vous avez surement entendu parler de quelques unes (enfin surtout une, soyons honnête) des histoires publiées par l’auteur à l’intérieur du magazine. C’est au sein de cette revue que vont naître des récits comme Ghost World (that’s the one !), adapté plus tard au cinéma au par Terry Zwigoff avec une jeune Scarlett Johansson en second rôle, mais aussi David Boring, Pussey! et évidemment ce qui nous intéresse particulièrement aujourd’hui : Like a Velvet Glove Cast in Iron. Si cette petite liste non exhaustive des créations de Clowes ne vous dit toujours rien, trouvez un moyen de lire tout ça et, au choix, remerciez moi ou maudissez moi plus tard.

En effet, il faut avouer que malgré son immense talent, les oeuvres de l’artiste ne sont pas faites pour tout le monde. L’univers sombre et à l’humour décalé de Clowes ainsi que son approche tantôt surréaliste, tantôt très ancrée dans le réel des sujets traités, tout comme sa patte graphique qui ne cherche jamais le spectaculaire ont de quoi rebuter à première vue si vous ne vous sentez pas d’humeur aventureuse.

Néanmoins, chez Clowes, l’expérience vaut toujours le coup grâce au soin qu’il apporte à chacune de ses oeuvres. Alors plutôt que de commencer en douceur, et pour bien faire les choses avec ce premier Weird Corner, attaquons le cas Dan Clowes par son côté le plus radical avec Like a Velvet Glove Cast in Iron.

Oeuvre d’un artiste encore jeune, ce qui se ressent au niveau du trait pas toujours complètement assuré, tout comme de l’écriture parfois naïve, Like a Velvet Glove Cast in Iron reste tout de même une lecture fascinante encore aujourd’hui. Publiée, à l’origine, de façon éclatée en dix chapitres dans les pages de Eightball, l’ensemble a depuis été collectée en tant que roman graphique et bénéficie même d’une traduction en français, ce qui a valu à Clowes une nomination au festival d’Angoulême. Une nomination que l’on peut comprendre tant cette étrange histoire, relativement courte, demeure une pierre angulaire dans la carrière de son auteur. Alors Like a Velvet Glove… qu’est-ce que c’est ? Avec son mélange d’imagerie rétro ancré dans l’americana, de personnages tout droit sortis de séries B, de références à l’horreur et au surréalisme et de théorie du complot, le tout présenté derrière un voile cauchemardesque, le titre raconte l’histoire de Clay Loudermilk et de sa quête pour retrouver son ex-femme, Barbara Allen, après qu’il ait vu cette dernière apparaitre dans un film porno. Le nom de ce personnage féminin vous est peut-être familier et c’est normal car il n’a pas été choisi au hasard. Avec cette référence directe à la ballade traditionnelle du même nom, Like a Velvet Glove Cast In Iron se révèle donc, à l’image de la chanson folk, une oeuvre qui parle d’un amour impossible, de la mort et du deuil. A la différence de ce morceau par contre, et c’est bien ce qui la rend parfaite pour cette chronique, l’histoire du comics se déroule dans une atmosphère déviante et malsaine.

Dès son premier chapitre, Like a Velvet Glove… rejette les standards de narration habituels et noie le lecteur sous un flot constant de bizarrerie et de scènettes assez tordues sans trop se soucier de savoir à quel moment ledit lecteur va perdre pied. Au cours de sa quête, le héros va alors se retrouver face à des flics plutôt sadiques, une femme-poisson qui est le résultat de l’alliance entre une humaine et un être aquatique divin, un guide spirituel qui répond à toutes les questions existentielles de ses clients depuis les toilettes d’un cinéma porno ou encore une secte, en référence à la Manson Family, qui prévoit une guerre des sexes en se basant sur les chansons du King… Toute une série de rencontres qui fonctionnent surtout d’un point de vue symbolique, car servant de fenêtres sur la psyché du personnage principal (et donc de l’auteur) et qui vont l’aider à trouver son chemin à travers l’Amérique profonde jusqu’à une conclusion absconse mais tout de même très marquante viscéralement. Avec ce comics, les choix narratifs de Dan Clowes sont finalement aussi bien causés par le format de publication original de l’histoire que par son envie de faire de l’oeil à un public différent des lecteurs mainstream. L’oeuvre, qui est donc composée d’une série de rencontres assez aléatoires entre le protagoniste principal et des personnages de plus en plus étranges, le tout lié par un fil rouge global plus ou moins improvisé par l’auteur à mesure qu’il écrivait, se conclut en évitant soigneusement d’offrir des réponses définitives à ce qui s’est déroulé durant 140 pages. Like a Velvet Glove Cast in Iron a donc souvent des airs de long comic strip halluciné et en roue libre. Lire cette bande dessinée aujourd’hui, dans une édition collectée, révèle d’ailleurs tout autant les limites du projet de l’auteur, la faute à la nature éclatée du récit, que la puissance de son univers captivant et pernicieux.

Avec cet univers, justement, qui propose une vision glaçante d’une certaine face cachée des Etats-Unis, Like a Velvet Glove Cast in Iron partage de nombreux points communs avec tout un pan de la culture de la fin des années 80 / début des années 90 qui cherchait à lier le courant dominant de l’époque avec la contre culture à travers la mise en avant de concepts ésotériques. Si l’influence de Charles Burns est particulièrement visible chez Daniel Clowes d’un point de vue artistique, c’est avec l’univers de Lynch que cette oeuvre parait la plus proche.

Avec sa Barbara Allen qui semble tout droit sortie de Blue Velvet, ses personnages souffrant de difformités, sa conspiration en toile de fond, son anti-héros autant détective que pervers et sa représentation d’une Amérique profonde teintée de surréalisme, Clowes fait preuve d’une approche définitivement lynchienne dans l’âme. D’ailleurs, plus le récit avance et plus il multiplie les transitions entre rêve et réalité d’une case à l’autre. En y regardant de plus près, on peut aussi trouver un propos commun avec Lynch dans la façon dont Clowes montre l’impact de l’industrie du divertissement sur les individus. En effet, dans de nombreuses planches, l’artiste s’attarde à illustrer des écrans diffusant des programmes de plus en plus malsains qui agissent comme des éléments d’un rite contre-initiatiques parasitant l’esprit des spectateurs. Un aspect contre-initiatique qui est notamment appuyé par le fait que le complot en toile de fond de l’intrigue est symbolisé par une mascotte publicitaire qui se retrouve partout dans l’imaginaire collectif des individus peuplant l’univers de la série. De façon similaire au travail de David Lynch, Like a Velvet Glove Cast in Iron se propose donc de gratter la surface d’une Amérique plus sombre qu’il n’y parait en livrant une intrigue dans laquelle presque tout est à prendre avec des pincettes. Le côté surréaliste n’est donc pas un effet de poseur pour se donner du style mais, encore une fois comme chez Lynch, un moyen essentiel pour mettre en avant des concepts qui échappent à la raison et qui servent un vrai propos sur la nature humaine et sur l’industrie du divertissement au sens large.

Avec son Intrigue quasi-improvisée qui offre une vision brute et honnête de l’état d’esprit de son auteur à l’époque et son contenu expérimental, Like a Velvet Glove Cast in Iron n’est définitivement pas fait pour tout le monde. Il s’agit néanmoins d’une oeuvre fascinante de part sa nature surréaliste et horrifique, qui dispose aussi d’un sens de l’humour décalé. Tout ça pour dresser le portrait d’une humanité sans repère et sans empathie, qui ne sait plus naviguer à travers le vaste réseau de symboles et d’images hérité de l’industrie du divertissement et de la culture populaire. Des divertissements, et une culture, consommés passivement au point de perdre de vue toute notion de ce qu’est le réel. Voilà donc un récit qui a toute sa place ici, qui ne cherche jamais à prendre le lecteur par la main mais finit tout de même par le capturer dans son univers malsain pour le pousser à l’introspection. Finalement, Like a Velvet Glove Cast in Iron est peut-être encore plus actuel aujourd’hui qu’à l’époque de sa sortie.

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